nous ne sommes pas d’abord dans une crise de l’État-providence : nous sommes d’abord dans une crise due au capitalisme dérégulé

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nous ne sommes pas d’abord dans une crise de l’État-providence : nous sommes d’abord dans une crise due au capitalisme dérégulé

Message par komyo le Mer 7 Aoû 2013 - 9:52

Homme politique français, spécialiste des questions d’économie, Pierre Larrouturou a fait partie des rares à avoir prédit la crise de 2007. Avec le succès que l’on a pu constater. Cinq ans plus tard, il est l’un des fondateurs du collectif « Roosevelt 2012 », qui dénonce le silence général sur la gravité de la situation économique mondiale… et, surtout, propose 15 réformes immédiates pour échapper au pire. Rencontre.

Olivier Berruyer : Un vent d’optimisme souffle actuellement sur le pays. Cela signifie que la crise est finie ?

Pierre Larrouturou : Non la crise n’est évidemment pas finie ! Les chiffres du chômage pour le mois de février totalisent 20 000 chômeurs de plus, et 100 000 personnes qui tombent en fin de droits. C’est vraiment dramatique. D’autant plus que nous ne sommes pas encore tombés en récession, alors que c’est le scénario le plus probable : l’Allemagne a eu un 4ème trimestre 2011 négatif, l’Espagne vient d’annoncer qu’elle était en récession, l’Italie et l’Irlande suivent, et d’énormes nuages s’accumulent au-dessus de l’économie mondiale. La zone euro ne va pas bien, mais à nos yeux les États-Unis et la Chine sont encore plus instables. Nous risquons d’aller vers une crise plus grave que celle de 2007-2008.

C’est pourquoi nous avons  créé le collectif « Roosevelt 2012 ». Quand Roosevelt est arrivé au pouvoir, il a fait passer en trois mois quinze réformes fondamentales, ce qui a permis de régler non pas tout, mais une bonne partie des problèmes. D’où le nom et l’objectif de notre collectif « Roosevelt 2012 », qui veut alerter sur la gravité de la situation – « Attention, c’est plus grave que ce qu’on vous dit, on peut aller vers un effondrement de l’économie mondiale » – et apporter des propositions concrètes pour éviter cet effondrement.

O.B. : On a l’impression que la plupart de ces enjeux majeurs sont absents de la campagne actuelle, ou masqués derrière d’autres de moindre importance. Comment jugez-vous cette incapacité à débattre en profondeur de ce type de sujets ?

P.L. : Je fais partie de la grande majorité des Français déçus par la campagne. C’est une campagne très franco-française, qui même en cela n’est pas à la hauteur. Il y a cinq millions de chômeurs inscrits à Pôle emploi, et aucun des deux grands candidats n’apporte de solutions contre le chômage et contre la précarité. C’est terrifiant ! Et il est quand même incroyable de voir qu’alors que tout le monde s’accorde à dire que la crise des sub-primes,  qu’on vit depuis 2007, est née aux États-Unis, personne ne s’intéresse plus à ce qui s’y passe, pas plus qu’en Chine ou ailleurs. Pourtant, on vient d’avoir les chiffres pour 2011 : la dette fédérale a augmenté de plus de 1000 milliards. Il faut injecter plus de 1000 milliards de déficit dans l’économie américaine pour avoir encore une petite croissance. Le déficit est approximativement de 8% du PIB et la croissance du PIB par tête est de l’ordre de 0,9.

Pour résumer, il y a certes encore un peu de croissance aux États-Unis, mais il faut environ dix doses de déficit pour avoir une dose de croissance du PIB par tête. Cela va certainement tenir jusqu’en 2013, car Barack Obama vient d’obtenir un relèvement du plafond légal de la dette à 1200 milliards, et la Réserve fédérale réfléchit à un QE3. « Encore quelques mois, Monsieur le Bourreau ! ». Quant à la Chine, nous avons été quelques-uns à dire depuis des années que c’est une énorme bulle, une bulle immobilière, une bulle de surinvestissement. Et cette bulle est en train d’exploser : en Chine, les ventes de logement ont baissé de 25% en janvier/février, en même temps que les exportations reculent, d’où un déficit commercial record en février. Les deux moteurs de la croissance en Chine sont en train de s’arrêter au même moment.

Il reste donc quelques mois d’accalmie, et la question fondamentale : est comment en profite-t-on ? Personne n’est devin et ne sait à quel moment la situation peut vraiment exploser. Mais alors que l’UMP que le PS nous disent que la croissance revient en 2013 autour de 1,7, je pense au contraire que 2013 est l’année ou nous allons vraiment payer la crise. Aux États-Unis et en Chine, et aussi sans doute en zone euro, après cinq ans de rafistolage, nous allons vraiment rentrer dans la crise. Ne pas le dire est une erreur dramatique. On a l’impression que nos dirigeants font une campagne hyper classique, assez médiocre, où aucune idée nouvelle n’émerge. Beaucoup de gens sont déçus.  Il est probable que François Hollande va gagner parce les Français en ont marre : cela fait dix ans que la droite est au pouvoir et que Nicolas Sarkozy énerve beaucoup de gens avec sa « politique à aggraver beaucoup de problèmes ». Mais qu’est-ce qu’il va faire une fois élu ?  Mettre des rustines en attendant le retour de la croissance ? Ou profiter de ces quelques mois de calme pour faire une politique à la Roosevelt ?

Actuellement le Gouverneur de la banque d’Angleterre dit : « Ce n’est pas une juste une récession comme en 2007/2008, on peut avoir une crise plus grave que 1930 ». Le Président de l’AMF Jean-Pierre Jouyet prévient « qu’on peut avoir un effondrement de l’économie mondiale, donc attention, on a un temps limité pour pouvoir agir ». Quand la situation aura vraiment explosé, quand l’économie chinoise aura explosé, quand la Chine aura envahi Taïwan – elle vient d’annoncer qu’elle allait doubler son budget militaire d’ici trois ans, c’est rare qu’un pays double son budget militaire en trois ans juste pour le plaisir de dépenser de l’argent… –  quand se produira un énorme choc économique, ou une crise militaire, il sera difficile d’en appeler à l’intelligence ou à un surplus de coopération internationale. Le nouveau président aura alors une vraie responsabilité : on n’est pas juste gestionnaire d’un pays, on est acteur de l’Histoire. Tous, collectivement, et nos élus, et les citoyens, nous devons être au rendez-vous de l’Histoire.

O.B. : Alors on parle de l’Iran, qui est un risque géopolitique et économique majeur, mais les mêmes dangers pourraient venir de la Chine ?

P.L. : Je suis très inquiet de la situation chinoise. Depuis 2002, je parle de la dette américaine et dis qu’une fois que les États-Unis seront tombés, ce sera au tour de la Chine, avec un risque de conflit militaire. Tout le monde dit que la crise qu’on vit est semblable à celle de 1929. Or la crise de 29 a débouché sur la barbarie, et on n’a fait aucun saut moral suffisant pour être sûr que la crise actuelle ne fera pas de même. Il y a déjà 20% de chômage en Chine, et je le répète, les deux moteurs de son économie sont en train de tomber en panne simultanément. On a vu ce que ça a donné en Espagne : une bulle explose, il y a tellement de manifestations que Zapatero, un démocrate, démissionne et provoque des élections anticipées. En Chine, les tenants du pouvoir n’ont aucune envie de laisser ; ils sont même en train de se battre pour savoir qui va l’avoir l’année prochaine. Et ils annoncent qu’ils vont doubler leur budget militaire…

Donc je crois que l’Histoire sera très sévères avec nos dirigeants. Nous avions été un certain nombre à annoncer la crise de 2007. Le journal Marianne en a cité cinq, dont j’étais, mais nous avions été en fait plus nombreux à dire : « nous sommes à un niveau d’endettement qui n’est pas tenable ». Mais on nous a pris à la légère.  En 2004, à La Rochelle, Dominique Strauss-Kahn m’avait humilié devant des centaines de militants en expliquant que je m’inquiétais pour rien, qu’il n’y avait aucun risque de crise aux États-Unis, que j’étais pessimiste – ce qui est un péché très grave à notre époque. Donc nous aurions pu éviter la première crise, en 2007. A l’époque, tout le monde a finalement dit qu’il fallait revoir le système, le changer radicalement.  Cinq ans plus tard, nous avons surtout perdu un temps considérable, à mettre des rustines qu’on paye à crédit. Il faudrait peut-être enfin se réveiller, avant qu’on ait une crise beaucoup plus grave !

Dans ses mémoires, Churchill explique qu’on aurait très bien pu éviter la deuxième guerre mondiale. Il parle de « la guerre superflue », en disant qu’on aurait très bien pu l’éviter, mais que tous les dirigeants croyaient que leur rôle fondamental était d’être optimistes et de rassurer le peuple en disant que « tout va bien, la croissance revient bientôt, monsieur Mussolini n’est pas si méchant, avec la ligne Maginot en est protégé… ». Tous ces optimistes convaincus se sont bien vite réfugiés dans leur maison de campagne quand la situation a explosé, laissant le peuple face à la barbarie. La question aujourd’hui n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, comme le dit Krugman. La question est juste de dire la vérité, et de rechercher des solutions qu’on peut mettre en place en quelques semaines ou en quelques mois pour changer la donne.

O.B. : Un certain nombre d’économistes, et pas des moindres, croient pourtant vraiment aux difficultés de l’économie réelle, mais les reprises par les médias ou plus encore par les politiques sont extrêmement faibles. Comment expliquez-vous cette atonie ?

P.L. : Je n’ai pas d’explication. Je pense qu’en France en particulier, à cause du cumul des mandats, nous avons un vrai problème : personne n’aime annoncer de mauvaises nouvelles. Donc nous, économistes, disons que la situation est grave, mais immédiatement « on » nous explique quelles sont les solutions. Quand je participe à un débat public, qu’on me donne vingt minutes ou une heure, je fais à chaque fois au maximum un tiers sur le diagnostic « pourquoi c’est grave » et surtout deux tiers sur « voilà concrètement les solutions ». Voilà ce qu’on peut faire pour de vrai, en quelques semaines, pour éviter l’effondrement, et en quelques mois et années, pour donner au maximum de gens un vrai travail. Il y a eu un aveuglement total jusqu’à l’été dernier, la plupart de nos dirigeants à droite comme à gauche, pensaient que la crise était finie – au G8 de Deauville, il n’y a pas eu un quart d’heure consacré à la crise financière ! Désormais, il se tient tous les quinze jours un « sommet historique », à cause de la Grèce, à cause de l’Espagne…

Je pense qu’à présent beaucoup de politiques commencent à comprendre que la crise est grave, mais ils sont plutôt tétanisés, paumés. Ils croient que leur objectif principal est de rassurer les marchés financiers, or ces derniers ont des demandes contradictoires : le matin on apprend que les ventes de voitures s’effondrent en Europe, donc on demande un plan de relance, et l’après-midi on a un indicateur sur le niveau de dette publique, donc on demande un plan d’austérité. En schématisant un peu mais à peine, avec un plan de relance le matin et un plan d’austérité l’après-midi, nos politiques deviennent complètement schizophrènes.

Face à cela il me paraît important de poser un diagnostic juste. Premièrement en estimant bien la gravité de la crise : on ne va pas vers une récession classique, on peut aller vers un effondrement de l’économie mondiale. Deuxièmement en posant un vrai diagnostic : le problème de la Grèce est en train de fausser le raisonnement de beaucoup de gens, mais nous ne sommes pas d’abord dans une crise de l’État-providence : nous sommes d’abord dans une crise due au capitalisme dérégulé. Si on regarde l’exemple des États-Unis, ou l’on a la dette totale depuis 1950, on constate que, jusqu’à l’arrivée de Ronald Reagan, il n’y a besoin de dette ni privée, ni publique, pour alimenter l’économie. Ni la guerre du Viêt-Nam, ni même la sortie de Bretton-Woods n’avaient déséquilibré le système autant que les politiques néolibérales.

Or il y a un an, le diagnostic était à peu près établi : tout le monde disait « c’est une crise du capitalisme » – certes, sans aller plus loin sur les régulations, solutions à mettre en place. Aujourd’hui, le problème est qu’il y a une très grande confusion sur le diagnostic. A cause de la Grèce, le responsable est l’État, ou l’absence d’État ; il faudrait des mesures énergiques, il faudrait qu’au moins 80% des citoyens soient d’accord sur un diagnostic absolument sûr, et on a l’impression que nos politiques sont incapables de l’établir. Quand Jean-Pierre Jouyet, en septembre dernier, affirmait que nous pouvions aller vers un effondrement de l’économie mondiale, il fixait comme premier objectif au G20 de Nice d’établir ce diagnostic. Hélas, il semblerait que nos dirigeants ne soient pas capables de produire deux pages communes en ce sens.

O.B. : Ils nous expliquent en tout cas que, grâce au Mécanisme européen de stabilité, il n’y aura plus de problèmes… Quelle est votre opinion sur ce qui a été voté durant le dernier trimestre de 2011 ?

P.L. : Il est incroyable, voire choquant, de voir comment nos dirigeants réagissent trop peu et trop tard. Le problème de la Grèce aurait pu être réglé il y a deux ans, en trois semaines. Officiellement, tout le monde est désormais d’accord pour qu’il y ait une « taxe Tobin » alignée sur le principe de la TVA – laquelle ne choque personne. Si, depuis trois ans, on avait pris ne serait-ce que 0,1% sur les transactions financières, destiné à une caisse gérée par le Parlement européen, ce dernier aurait accumulé au moins trois cent milliards. On aurait pu non seulement inviter la Grèce à davantage de rigueur, mais surtout desserrer l’étau,  lui donner en quelques semaines l’oxygène qui lui manque, sans avoir besoin de l’unanimité de dix-sept ou vingt-cinq pays. Le Parlement européen aurait pu gérer la situation. Et malgré cela, on voit qu’on perd du temps. Tout le monde est officiellement d’accord, mais en réalité le pouvoir des lobbys financiers est terrible.

Dans mon avant-dernier livre, j’explique comment Henri Guaino, au premier étage de l’Élysée, au bout d’une heure et quart de discussion, me révèle que le vrai conseiller du président Sarkozy est Michel Pébereau, le patron de BNP-Paribas, qui vient régulièrement lui dire que les banques françaises vont bien, et qu’il ne faut pas changer de politique. Ce que nous reprochons aux Etats-Unis, dont on affirme qu’indépendamment du vote, c’est Goldman Sachs qui fait les lois, est hélas vrai aussi en Europe et tue la démocratie dans notre pays. Tous nos dirigeatns affirment, devant les caméras, qu’ils veulent réguler les marchés financiers et mettre en place une taxe financière. En coulisse, un Henri Guaino dit une autre vérité : le vrai conseiller est Michel Pébereau, et il ne veut surtout pas que la situation change. J’espère donc que le prochain Président sera plus libre par rapport au lobby financier, parce qu’on est en train de détruire l’Europe !

O.B. : Pouvez-vous détailler ?

P.L. : On peut comprendre que les Allemands ne veuillent pas payer pour les Grecs ! Tout le monde dit que les Allemands sont riches et qu’ils peuvent payer, mais d’après l’équivalent de l’INSEE en Allemagne, les salaires moyens en euro constant on baissé de 4,2% pour l’ensemble des salariés allemands depuis dix ans. Hartz IV, ce ne sont pas juste quelques personnes qui ont souffert : les chiffres officiels montrent que 80% des allemands ont vu leur salaire réel reculer depuis dix ans, et qu’il faut être parmi les 10% d’en haut pour avoir vu son salaire augmenter. Si on ajoute tous les clichés qu’on peut connaître sur les Grecs, leur paresse, etc., on peut comprendre que les Allemands n’aient pas envie de les aider…

Or ce n’est pas au peuple de payer, c’est aux marchés. Selon une étude publiée il y a un an par le Figaro, qui n’est pas à l’extrême gauche, la fortune cumulée – hors immobilier – des 0,2% des plus riches de la planète est de 39 000 milliards de dollars. Trente neuf mille milliards de dollars ! Et l’Europe est à deux doigts du chaos parce qu’on cherche 130 milliards pour la Grèce ? C’est ridicule. Je pense que l’Histoire sera très sévère avec nos dirigeants, qui sont incapables.

Cela fait cinq ans maintenant que la crise a commencé – c’est en février 2007 que HSBC a annoncé 10 milliards de pertes sur l’activité subprime – et depuis cinq ans on n’a  progressé intellectuellement ni dans le diagnostic, ni sur les réformes. On continue la fuite en avant, parce qu’il y a encore un peu de croissance, qu’on peut encore faire du déficit, que les États-Unis peuvent encore en faire beaucoup… Kenneth Rogoff,  un ancien chef économiste du FMI, a une formule assez juste : « les systèmes économiques tiennent souvent plus longtemps qu’on ne le pense, mais qu’ils s’effondrent souvent beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine ».

Le choc Lehman Brothers, causé par une banque de taille moyenne, n’était quand même pas un choc économique énorme. Mais la chute de Lehman Brothers a provoqué une récession mondiale… Si c’est un pays qui fait défaut, si dans x années les États-Unis sont en défaut de paiement, si la Chine rentre en récession, on ne sait pas du tout comment l’économie mondiale va réagir. Donc il est actuellement urgent d’agir. Or les contacts que j’ai avec l’équipe de François Hollande me donnent l’impression qu’il y a encore un vrai débat sur la définition des priorités, et les moyens de sortir de la crise.

O.B. : Ne craignez vous pas que si François Hollande était élu, il y ait rapidement une réaction de défiance des marchés sur la dette française, ou en tout cas des attentes de signes de la nouvelle équipe, justement pour tempérer ses ardeurs réformatrices ?

P.L. : Pour le moment, personne ne sait exactement ce que va faire François Hollande. Mais on se rend compte actuellement que dans tous les pays où on a mis en place des politiques d’austérité, cela a aggravé la crise. Même les agences de notation deviennent schizophrènes maintenant… Une évidence est que le mélange « austérité imposée en période de récession » est explosif, aussi bien économiquement, pour la maîtrise des déficits, que politiquement. C’est un non-sens. Avec Roosevelt 2012, nous faisons donc des propositions pour baisser le coût de la dette publique sans modifier les traités. Soit effectivement en acceptant que la rente des banquiers diminue un peu. En 2012, il est prévu que la France paye cinquante-quatre milliards de frais financiers. Est-ce qu’il est normal – c’est Steinmeier, l’ancien ministre des finances allemand [ancien ministre des Aff. Étrangères ?] qui disait cela récemment – que, pour aider les banques privées, la Banque centrale européenne (BCE) distribue un peu plus de mille milliards au taux de 1% sans demander aucune restriction ni condition forte ? Au total la BCE aura distribué plus de mille milliards d’euros, à un taux très bas, et on demande à l’Espagne, à l’Italie, ou à la Grèce des efforts considérables ? C’est scandaleux !

C’est en train de tuer l’économie de l’Italie, de l’Espagne ou de la Grèce, ça entraîne la zone euro dans une récession, et ça amène un chaos politique. On l’a vu en Espagne : Zapatero démissionne, Rajoy est élu alors qu’il n’a aucune idée, et trois mois plus tard, les manifestations reprennent. On explique qu’il n’y a pas d’argent pour les universités ou pour les retraites, et en même temps les gens apprennent à la télé que les banques espagnoles ont reçu l’argent dont elles ont besoin et peuvent se goinfrer. Je ne dis pas qu’il faille mettre à bas le système bancaire ; il était certainement utile d’aider les banques. Mais ce système à deux poids-deux mesures devient choquant intellectuellement, et scandaleux politiquement. Et économiquement, on va à la catastrophe si on continue comme ça.

O.B. : Précédemment Keynes avait parlé de mesures qui risquaient aussi d’euthanasier les rentiers… On a aujourd’hui l’impression que tout est fait pour essayer de sauver l’épargne des rentiers, quitte à sacrifier le travailleur, ce qui dans l’Histoire est quand même une vision nouvelle ! Que faut-il en attendre ? Que proposez-vous ?

P.L. : Il est clair qu’on va dans le mur. Steinmeier dit avoir peur que des mouvements terroristes n’émergent. On joue effectivement avec le feu, et je ne comprends pas ce que font nos dirigeants. C’est un non-sens économique, une crise sociale terrible. Il y a 80 000 chômeurs de plus tous les mois en Espagne, 20 000 chômeurs de plus tous les mois en France, sans compter tous ceux qui sont en fin de droits, et tous les jeunes en situation de galère qui ne sont pas inscrits au chômage. C’est un non-sens à tous points de vue ! Churchill montre qu’on aurait très bien pu éviter la deuxième Guerre mondiale, mais que nos dirigeants ont été totalement aveugles et bêtement optimistes. Puisque nos dirigeants actuels font de même, notre collectif voudrait qu’un maximum de citoyens s’empare de la question et agisse. Nous ne sommes pas obligés, chacun chez soi, de déprimer en disant qu’on est dirigés par des nuls. Nous avons le droit d’agir, en particulier tous ceux qui sont informés en matière économique et ont un cerveau qui fonctionne.

Quand j’étais à Sciences Po, au mois de mai 1989, le grand spécialiste de l’Allemagne nous a dit qu’on ne verrait pas la chute du Mur de Berlin dans les cinquante ans qui viendraient. Et six mois plus tard, le Mur était tombé. Et ce n’était pas des partis politiques qui s’étaient mis d’accord pour la chute du Mur, mais les citoyens. C’est pour cela qu’avec le collectif Roosevelt 2012, nous citons aussi Havel, qui dit : « Le peuple s’est réveillé. Tous ceux qui n’avaient pas peur, tous ceux qui ne mentaient pas dans leur vie quotidienne se sont mis debout. Chacun de nous, même ceux qui n’ont pas la moindre importance, chacun de nous peut changer le monde. »

Je pense qu’il y a quelque chose de mortifère dans la politique actuelle, mais il est tout aussi mortifère de se borner à dire « Ils sont nuls, je vais aller voter mais je sais que je vais voter pour quelqu’un qui va me décevoir. » Jamais le niveau d’éducation n’a été aussi important, grâce à Internet en particulier, jamais on n’a pu communiquer entre nous aussi facilement. On a le droit de faire pression sur nos politiques ! Pierre Mendès-France le disait déjà  il y a quarante ans : en France, on valorise beaucoup le fait d’aller voter, mais tout est fait pour que les citoyens ne s’intéressent pas à l’élaboration du programme, et à sa mise en place.

Avec Roosevelt 2012, nous voulons au contraire que les citoyens, que chacun et chacune, puisse peser sur les candidats, et surtout encore après l’élection. Nous nous sommes mis d’accord sur quinze propositions : on ne les lâchera pas jusqu’à ce qu’ils reprennent ces quinze propositions. Être citoyen, ce n’est pas simplement aller voter une fois tous les cinq ans et faire un chèque en blanc à une équipe dont on pense qu’elle va nous décevoir. D’abord on peut être un peu optimiste. Ensuite, on n’est pas forcé d’être déçu, à condition de se donner les moyens de leur ouvrir l’intelligence, de leur donner des éléments de solution qu’ils n’avaient peut-être pas vus.

O.B. : Est-ce qu’on peut raisonnablement se demander aussi si, contre l’intérêt du plus grand nombre, ils n’agissent pas plutôt au profit d’une minorité qui tourne autour de la finance, ou autour des plus aisés ?

P.L. : Non, je pense qu’il y a vraiment là un défaut de réflexion. Le rythme de vie d’un homme politique est redoutable, c’est-à-dire que quand ils sont en période électorale, ils vont d’un meeting à l’autre, ils répondent aux médias, il y a quatre radios qui les attendent, chaque phrase est auscultée. J’ai récemment été reçu au QG de François Hollande : la conclusion de ceux qui pensent être ministres dans deux mois était qu’il fallait faire un pré-séminaire avec lui, pour avoir plusieurs heures, pour lui permettre de prendre un temps…

La vraie critique que l’on peut faire, honnêtement, est que la médiocrité du projet du Parti socialiste est choquante. Le PS est dans l’opposition depuis presque dix ans, la crise a commencé il y a cinq ans, et alors que tout le monde dit que c’est une crise du capitalisme – il faut voir le nombre de livres qui sortent, ce que disent Krugman, ou Stilgitz – on aurait pu attendre mieux du principal parti de gauche. Alors qu’il n’y a jamais eu autant d’idées ! C’est comme les morceaux d’un puzzle. Depuis un an le PS aurait pu faire un grand séminaire avec Stiglitz, avec Krugman, avec des économistes français, allemands, italiens, polonais… Il n’est pas normal que le PS nous dise encore que la croissance revient l’année prochaine, ou que la crise était juste une parenthèse.

O.B. : … il y a tout de même une religion de la croissance…

P.L. : Il y a surtout un côté « Sainte Rita » : on manque d’eau au mois de mars dans certaines régions, l’été dernier en France on a dû abattre du bétail par manque d’eau, mais le problème du climat n’existe pas. « La crise du climat ? Oui, il faut en parler mais ce n’est pas très grave ». Pour la croissance c’est pareil. On croit qu’elle va revenir et régler tous les problèmes : le financement des retraites, l’équilibre budgétaire, le chômage… Tout ! Mais il n’y a plus aucun économiste qui pense que l’on va avoir une croissance forte ! Les plus optimistes estiment que l’on va vers un scénario de croissance molle comme le Japon, qui n’a même pas 1% de croissance depuis que la bulle a éclaté il y a vingt ans. Et ça, c’est le scénario le plus optimiste : je pense qu’on n’aura même pas 1% de croissance dans les cinq ans qui viennent. Donc c’est effectivement inquiétant.

Cela étant, nos dirigeants ne sont pas bêtes. Il me semble que le cumul des mandats est une explication, et un des drames français. Quand vous êtes en même temps président de Conseil général et député, et que bien sûr vous avez envie d’avoir du temps pour votre vie personnelle, il reste peu de temps pour lire des livres de quatre cent pages sur la crise, peu de temps pour réfléchir. Et en même temps, ils ont pris l’habitude en tant qu’élus locaux de gérer avec des contraintes fortes. Or le rôle d’un élu local est fondamental, mais le rôle d’un élu national ou européen, d’autant plus en période de crise, est aussi d’inventer de nouvelles marges de manœuvre. Le cumul des mandats ne leur laisse pas ce temps de réflexion. La crise est compliquée, il faut du temps pour réfléchir, du temps pour comprendre, du temps pour s’enlever les idées anciennes… Comme le disait Keynes : « Le plus difficile n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d’enlever les idées anciennes qui sont dans nos têtes depuis trente ans. ». Après ça, à nous de les réveiller, à nous de les pousser au fesses, fraternellement… mais très fortement !

O.B. : Les politiques semblent aussi déconnectés de la « société civile », dont ils s’excluent ne serait-ce qu’en la nommant ainsi. Est-ce qu’il ne faudrait pas, plutôt que de faire « d’homme politique » une profession à vie, réfléchir aussi au cumul des mandats dans le temps ?

P.L. : Le collectif Roosevelt 2012 s’engage sur quinze propositions en matière économique et sociale. Nous sommes conscients des questions de démocratie, des questions Nord-Sud, ou de la politique de l’eau, mais nous nous sommes mis d’accord, en un temps limité, sur quinze mesures pour éviter un effondrement économique et social. Cela étant, tout est lié, et je pense qu’une des causes des crises financière et climatique est la crise démocratique. Les gens qui nous dirigent ne sont pas à la hauteur, et le système est verrouillé – en particulier par le cumul des mandats. Ce qui ne veut pas dire aller vers un non-cumul total : si les députés ne faisaient qu’un mandat, les fonctionnaires de l’Assemblée nationale prendraient le pouvoir, et un député nouvellement élu a besoin de quelques mois, un an ou deux, pour comprendre les codes, comprendre comment on fait les amendements, comment se passe la discussion budgétaire…

Mais par contre, on pourrait dire qu’au bout de trois mandats, les élus retournent à la « vie normale ». En outre ils s’intéresseraient peut-être davantage aux problèmes de chômage s’ils savaient qu’à cinquante ans ou à cinquante-cinq ans, leurs mandats seraient finis et qu’ils devraient reprendre un boulot normal !

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