Le facteur pathogène de la communication paradoxale dans l'anti-psychiatrie

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Le facteur pathogène de la communication paradoxale dans l'anti-psychiatrie

Message par Alcibiade le Mer 18 Juil 2012 - 13:35

J'ai toujours été intrigué par le concept de Bateson de « double bind » (double-contrainte) et la réappropriation que les anti-psychiatres comme Ronald Laing et David Cooper ont pu en faire. Intrigué car il me semble bien, à moi aussi, qu'une pathologie relève dans bien des cas d'un rapport manqué avec l'autre, un rapport où l'affectivité ne peut plus passer puisque la communication a été bloquée.

Et l'idée-phare de l'anti-psychiatrie est que c'est la contradiction qui bloque la communication.

Mais il convient préalablement de bien comprendre ce dont il s'agit et de distinguer deux sortes de paradoxes : il y a un paradoxe théorique que l'on peut concevoir comme un simple jeu récréatif sans aucune nocivité psychique et il y a un paradoxe pragmatique c'est-à-dire une situation concrète où une demande est formulée mais ne peut être satisfaite par le destinataire.

Un paradoxe théorique, c'est par exemple le paradoxe du barbier : un barbier de village rase tous ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes. Doit-il se raser ? Non, car s'il se rase, il ne se rase pas puisqu'il rase tous ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes ! Mais s'il ne se rase pas, il se rase puisqu'il rase tous ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes. C'est un jeu plaisant de l'esprit, et on s'amuse.

Un paradoxe pragmatique est autrement problématique car il concerne non l'intellect mais le corps, le vécu, l'affectivité, etc. c'est-à-dire l'être entier d'une personne. En reprenant donc brièvement Bateson, il est dit qu'une demande est formulée dans un cadre de rapport intime, que cette demande est présentée de telle sorte qu'on ne peut pas ne pas y obéir, mais qu'en même temps, on ne peut pas y obéir de manière adéquate c'est-à-dire qu'il faut désobéir pour obéir, ne pas satisfaire la demande pour la satisfaire.

Ainsi, à la demande « Sois spontané, voyons ! On dirait que tu joues toujours la comédie ! », il n'y a pas de réponse possible c'est-à-dire logique ! Puisque si le destinataire obéit en étant désormais spontané, il ne l'est pas puisqu'il a réagi d'après une requête ! Mais, à l'inverse, s'il continue à jouer la comédie en soignant ses actes et ses discours et donc à être spontané à sa façon, il contrevient à la requête.

La conclusion anti-psychiatrique est la suivante : ce genre de paradoxes pragmatiques, d'injonctions paradoxales est à la base de la conduite schizophrène. Bien entendu, il ne suffit pas d'une, de deux, ou de plusieurs injonctions reçues pour entrer dans la folie ; mais un contexte affectif où un individu est constamment exposé à ce genre de cas de conscience favorise l'entrée dans la schizophrénie. C'est la répétition de situations où la communication est bloquée qui serait à l'origine du « choix » de la folie (car Ronald Laing parle bien de choix, et donc d'acte libre ; que cet acte ait été un choix semi-conscient ou pleinement conscient).

Alors, je voudrais savoir si, pour vous, la folie et surtout l'entrée dans la folie relèverait d'une incapacité à dépasser la logique sémantique ?

Car celui qui se fait « fou » est avant tout un être qui refuse d'entrer dans la contradiction des rapports humains ou qui ne peut admettre que le monde des affects soit aussi irrationnel.

Cette conception anti-psychiatrique de la pathologie est donc surprenante et séduisante : c'est parce que l'individu serait un logicien incorrigible qu'il entrerait dans une logique différente de celle de la « normalité » où tout est paradoxal. Ce monde dans lequel il entrera sera donc certes un monde imaginaire mais un monde cependant cohérent où il n'y aura plus d'aspérités logico-sémantiques.
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Re: Le facteur pathogène de la communication paradoxale dans l'anti-psychiatrie

Message par JO le Dim 4 Nov 2012 - 8:38

Intéressant, ce post, sans réponse, d'un Alcibiade apparemment découragé ...
Ce qui rend fou, c'est le divorce des signes contradictoires . Dans le raisonnement, quand on est adulte, les contradictions sont parfois relevées - pas toujours . Mais les parents abreuvent les enfants de commandements paradoxaux et tous ne deviennent pas schizophrènes . Avec le temps, les enfants jugent leurs parents et jettent les séquelles éducatives . Mais chacun est à jamais marqué par son enfance .
Il faut beaucoup de temps - et certains n'y parviennent jamais - pour savoir faire le tri de ce qui vient des origines paradoxales de l'éducation, et ce qui est de la nature propre de l'individu .
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Re: Le facteur pathogène de la communication paradoxale dans l'anti-psychiatrie

Message par Alcibiade le Mer 7 Nov 2012 - 19:40

Tiens, JO m'encourage (MERKI, il faut des stimulations pour se réveiller) pour un topic oublié (de moi-même aussi) !

JO a écrit: Il faut beaucoup de temps - et certains n'y parviennent jamais - pour savoir faire le tri de ce qui vient des origines paradoxales de l'éducation, et ce qui est de la nature propre de l'individu .

Il est concevable que ce n'est nullement une, ou deux, ou des centaines d'injonctions paradoxales qui créent la pathologie mais bien une exposition durable à une situation particulière et passionnelle où il n'y a nulle échappatoire possible sinon la folie ! Ce qui revient à dire que si l'enfance est certes le lieu de prédilection de ce genre de demandes pathogènes (puisque c'est la période charnière du façonnement premier de l'identité), l'âge adulte est tout autant un lieu de choix pour que soient réunies toutes les conditions pour que l'identité se fissure aussi (même si l'éducation a pu préalablement se faire dans des conditions disons convenables -car nulle éducation ne peut être tenue comme irréprochable-) à la faveur par exemple d'une relation amoureuse qui s'étiole sans que les mots et la communication ne puissent résoudre les tensions.

Par contre, dire que cela pourrait provenir de la "nature propre de l'individu" signifierait qu'il y a des prédispositions à la folie, et que la folie n'est pas un choix ! Or, dans l'anti-psychiatrie (et c'est là où se trouve toute la singularité de ce champ d'investigation thérapeutique), c'est l'individu qui choisit (de façon "non-thétique" aurait dit Sartre) cette conduite face à un réel dont il ne peut rendre compte, cette conduite face à un réel où les possibilités d'action sont conçues comme si diminuées qu'il devient logique de penser que le monde peut se passer de nous.

Mais en dernier ressort, la folie sera toujours pour l'anti-psychiatre une conduite à comprendre et à laisser parler ; puisque l'individu l'ayant choisie, il faut laisser parler le malade dont la maladie est devenue la seule expression non-contradictoire (pour lui).

Il importe cependant de savoir si la folie (et même les émotions) est une conduite réelle qui parte d'un choix ! Dans "Esquisse d'une théorie des émotions", Sartre évoque la peur passive (c'est-à-dire l'évanouissement devant un danger), qu'il conçoit comme un choix implicite de la conscience lorsqu'aucune solution n'a pu être trouvée (la peur active étant la fuite -car dans l'excitation du remuement du corps la conscience du danger est dissipée-). Devant une bête féroce et lorsqu'aucune retraite n'est aperçue, la seule parade reste le choix de l'abolition de la consience. En s'évanouissant, on ne veut pas échapper au danger, on recherche à abolir la conscience du danger et ceci même s'il n'y a rien de plus irrationnel que de s'évanouir devant une bête dont les mâchoires sont en manque de lacérations.

Mais choisit-on l'évanouissement ? Auquel cas beaucoup de maladies seraient de nature psycho-somatiques, ce qui est défendable en soi. Car combien de nos maladies (qui ne sont pas feintes pour autant, puisque les symptômes sont objectifs, et le mal enduré) sont des appels plus que des pathologies ! On dira que la pathologie (réelle pourtant) est invitée, voire provoquée par la conscience en détresse (ou par la conscience devenue trop faible pour assumer l'hostilité du monde, ce qui relève de la mauvaise foi donc, ou du manquement à nos responsabilités).

Et choisit-on aussi la folie ? Auquel cas les psychotiques (les schizophrènes, les maniaco-dépressifs, les paranoïaques) doivent être tenus comme des personnes qui doivent non pas être étouffées dans leurs expressions -et même leur régression comme Mary Barnes, l'infirmière schizophrène-, mais accompagnées jusqu'à ce qu'elles décident enfin d'en sortir pour trouver une nouvelle forme d'expression symbolique ! Non plus la folie (qui est aussi une expression tout aussi symbolique que la danse), mais la peinture pour Mary Barnes par exemple !

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Re: Le facteur pathogène de la communication paradoxale dans l'anti-psychiatrie

Message par JO le Jeu 8 Nov 2012 - 7:28

Nécessité de l'exutoire! Les rats deviennent fous, entassés dans une boite sans issue . C'est donc une propriété du psychisme , pas seulement humain .La dépression nerveuse, si répandue , la bi-polarité, trahissent ce manque d'issue à une situation de clôture . Il y en a à qui l'existence procure cette incapacité à endurer : ils deviennent poêtes, musiciens, peintres, acteurs . De l'art, considéré comme psychotrope ... On dit de tel artiste qu'il était fou : il était enfermé .
La vieillesse enferme, aussi, petit à petit .
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