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Message par Millenium le Mer 1 Fév 2012 - 10:04

Salut,
je voudrais partager avec vous le témoignage d'une enseignante de l'université de Liege.

Plus que jamais il est nécessaire de réfléchir au rôle que doivent jouer les universités dans des sociétés en profond bouleversement, sommées de choisir dans l’urgence le type de civilisation dans lequel elles veulent engager l’humanité. L’université est, jusqu’à présent, la seule institution capable de préserver et de transmettre l’ensemble des savoirs humains de tous les temps et de tous les lieux, de produire de nouveaux savoirs en les inscrivant dans les acquis du passé, et de mettre à la disposition des sociétés cette synthèse d’expériences, de méthodes, de connaissances dans tous les domaines, pour les éclairer dans les choix de ce qu’elles veulent faire de la vie humaine. Qu’à chaque époque l’université ait manqué dans une certaine mesure à son projet fondateur, nous le lisons dans les critiques qui lui ont constamment été adressées à juste titre, et il ne s’agit pas de s’accrocher par nostalgie à l’une de ses formes anciennes. Mais jamais elle n’a été aussi complaisante envers la tendance dominante, jamais elle n’a renoncé à ce point à utiliser son potentiel intellectuel pour penser les valeurs et les orientations que cette tendance impose à l’ensemble des populations, y compris aux universités elles mêmes. D’abord contraintes par les autorités politiques, comme on l’a vu de manière exemplaire avec le processus de Bologne, il semble que ce soit volontairement maintenant que les directions universitaires (à quelques rares exceptions près) imposent la même fuite en avant, aveugle et irréfléchie, vers des savoirs étroitement utilitaristes dominés par l’économisme et le technologisme.



Si ce phénomène repose très clairement sur l’adhésion idéologique de ceux qui exercent le pouvoir institutionnel, il ne se serait pas imposé à l’ensemble des acteurs universitaires si l’on n’avait pas instauré en même temps une série de contraintes destinées à paralyser toute opposition, par la menace de disparition des entités qui ne suivraient pas la course folle de la concurrence mondiale : il faut attirer le « client », le faire réussir quelles que soient ses capacités (« l’université de la réussite » !), lui donner un diplôme qui lui assure une bonne place bien rémunérée, former en le moins de temps possible des chercheurs qui seront hyper productifs selon les standards éditoriaux et entrepreneuriaux, excellents gestionnaires et toujours prêts à siéger dans les multiples commissions et conseils où se prennent les simulacres de décisions — simulacres, puisque tant les budgets que les critères d’attribution et de sélection sont décidés ailleurs. De qualité, de distance critique, de réflexion sur la civilisation, il n’est plus jamais question. La nouvelle notion d’« excellence » ne désigne en rien la meilleure qualité de l’enseignement et de la connaissance, mais la meilleure capacité à engranger de gros budgets, de grosses équipes de fonctionnaires de laboratoire, de gros titres dans des revues de plus en plus sensationnalistes et de moins en moins fiables. La frénésie d’évaluations qui se déploie à tous les niveaux, depuis les commissions internes jusqu’au classement de Shanghaï, ne fait que renforcer l’absurdité de ces critères.



Il en résulte tout le contraire de ce qu’on prétend promouvoir : en une dizaine d’années d’enseignement, j’ai vu la majorité des meilleurs étudiants abandonner l’université avant, pendant ou juste après la thèse, lorsqu’ils ont pris conscience de l’attitude qu’il leur faudrait adopter pour continuer cette carrière ; j’ai vu les autres renoncer à leur profondeur et à leur véritable intérêt intellectuel pour s’adapter aux domaines et aux manières d’agir qui leur offriraient des perspectives. Et bien sûr j’ai vu arriver les arrivistes, à la pensée médiocre et à l’habileté productive, qui savent d’emblée où et avec qui il faut se placer, qui n’ont aucun mal à formater leur écriture pour répondre aux exigences éditoriales, qui peuvent faire vite puisqu’ils ne font rien d’exigeant. Hormis quelques exceptions, quelques personnes qui ont eu la chance d’arriver au bon moment avec la bonne qualification, ce sont ceux-là, les habiles médiocres, qui sont en train de s’installer — et la récente réforme du FNRS vient de supprimer les dernières chances des étudiants qui n’ont que leurs qualités intellectuelles à offrir, par la prépondérance que prend l’évaluation du service d’accueil sur celle de l’individu. Ces dérives présentent des variantes et des degrés divers selon les disciplines et les pays, mais partout des collègues confirment les tendances générales : concurrence fondée sur la seule quantité ; choix des thèmes de recherche déterminé par les organismes financeurs, eux-mêmes au service d’un modèle de société selon lequel le progrès humain se trouve exclusivement dans la croissance économique et dans le développement technique ; inflation des tâches administratives et managériales aux dépens du temps consacré à l’enseignement et à l’amélioration des connaissances. Pour l’illustrer par un exemple, un Darwin, un Einstein, un Kant n’auraient aucune chance d’être sélectionnés par l’application des critères actuels. Quelles conséquences pense-t-on que donnera une telle sélection sur la recherche et les enseignements futurs ? Pense-t-on pouvoir encore longtemps contenter le « client » en lui proposant des enseignants d’envergure aussi étroite ? Même par rapport à sa propre définition de l’excellence, la politique des autorités scientifiques et académiques est tout simplement suicidaire.



Certains diront peut-être que j’exagère, qu’il est toujours possible de concilier quantité et qualité, de produire du bon travail tout en se soumettant aux impératifs de la concurrence. L’expérience dément cet optimisme. Je ne dis pas que tout est mauvais dans l’université actuelle, mais que ce qui s’y fait de bon vient plutôt de la résistance aux nouvelles mesures imposées que de leur application, résistance qui ne pourra que s’affaiblir avec le temps. On constate, en effet, que toutes les disciplines sont en train de s’appauvrir parce que les individus les plus « efficaces » qu’elles sélectionnent sont aussi les moins profonds, les plus étroitement spécialisés c’est-à-dire les plus ignorants, les plus incapables de comprendre les enjeux de leurs propres résultats. Même les disciplines à fort potentiel critique, comme la philosophie ou les sciences sociales, s’accommodent des exigences médiatiques et conservent toujours suffisamment de conformisme pour ne pas être exclues de la bataille productiviste, — sans compter leur incapacité à affronter l’incohérence entre leurs théories critiques et les pratiques que doivent individuellement adopter leurs représentants pour obtenir le poste d’où ils pourront se faire entendre.



Je sais que beaucoup de collègues partagent ce jugement global et tentent héroïquement de sauver quelques meubles, sur un fond de résignation et d’impuissance. On pourrait par conséquent me reprocher de quitter l’université au moment où il faudrait lutter de l’intérieur pour inverser la tendance. Pour avoir fait quelques essais dans ce sens, et malgré mon estime pour ceux qui s’efforcent encore de limiter les dégâts, je pense que la lutte est vaine dans l’état actuel des choses, tant est puissante la convergence entre les intérêts individuels de certains et l’idéologie générale à laquelle adhère l’institution universitaire. Plutôt que de s’épuiser à nager contre le courant, il est temps d’en sortir pour créer autre chose, pour fonder une tout autre institution capable de reprendre le rôle crucial de transmettre la multiplicité des aspects des civilisations humaines et de stimuler la réflexion indispensable sur les savoirs et les actes qui font grandir

l’humanité. Tout est à construire, mais il y a de par le monde de plus en plus de gens qui ont l’intelligence, la culture et la volonté pour le faire. En tous cas, il n’est plus temps de perdre ses forces à lutter contre la décadence annoncée d’une institution qui se saborde en se trompant d’excellence.



Annick Stevens,

Docteur en philosophie,

Chargée de cours à l’Université de Liège depuis 2001.



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Message par gaston21 le Mer 13 Juin 2012 - 9:08

Alors, ce fameux bac., on le tue ? Il est effarant de constater qu'il est devenu équivalent au cadeau Bonux ! Sauf à être "feignant" comme un loir ou avoir les neurones 'shuntés", vous êtes sûrs de le décrocher, et même avec mention ! Un article qui illustre bien le ridicule de ce diplôme qui n'a plus aucune valeur et qui conduit beaucoup de jeunes au chômage .
On a voulu supprimer la compétition et le choix des meilleurs; jolis résultats ! La vie est une lutte ! On l' a oublié...Aux armes, citoyens !

http://www.lepoint.fr/societe/supprimons-le-bac-pour-sauver-le-savoir-13-06-2012-1472598_23.php
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Message par JO le Mer 13 Juin 2012 - 10:26

Créer autre chose, dans tous les domaines: oui! Le vieux monde pourrit sur pied. D'autres nations demandent la place sous les phares de l'humanité . L'Occident change ou il périt .
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Message par Millenium le Ven 5 Oct 2012 - 12:20

Bourrage de crâne!

http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/education/201204/24/01-4518624-les-ogm-vantes-a-lecole.php
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Message par Millenium le Mer 12 Fév 2014 - 14:24

Voici un exposé qui a le mérite de soulever des questions pertinentes sur la pédagogie.

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Message par Millenium le Dim 23 Fév 2014 - 13:36

Voici une interview d'Albert Jacquart qui explique ce que Annick Stevens décrit dans sa lettre.

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Message par mikael le Ven 28 Fév 2014 - 20:11

Je reviens sur ce fil, qui soulève des problèmes tellement monstrueux qu'on ne sait plus qu'en dire. Quel enseignement ? dans quelles écoles ? pour quels élèves ? je vais juste soulever eux ou trois choses évidentes pour l'enseignant que je fus.

1) Au-delà du primaire, les futurs ados découvrent que la vie est bien plus intéressante que l'école et que le collège a des contraintes qui paraissent totalement dépassées : des savoirs que l'on ne retrouve pas dans la vie réelle, des formes d'enseignement où il faut rester des heures sur une chaise, un grand nombre de matières avec des enseignants exigeants et qui pensent que leur matière est le summum, des codes de travail à respecter sans qu'on en voie l'intérêt... et ça continue au lycée, en pire ! Heureusement qu'il y a les jeux vidéos et le web (entre autres, pour faire les devoirs). Tout ça pour se retrouver chômeur un jour ! Le travail personnel est donc réduit à peu de chose. cela dit, s'ils voulaient faire tout le travail demandé, ils travailleraient autant ou plus que leurs parents.

2) Les enseignants se trouvent face à une forte densité de population scolaire et à une mauvaise volonté ambiante qui les laissent souvent perplexes voire désemparés : les élèves sont souvent des adversaires, que la révolte adolescente (réactivant les conflits infantiles) rend souvent cruels, y compris entre eux.  Que de plaintes de collègues sur les sites dédiés, de soupirs poussés, de désarrois exprimés : "je suis chahutée, que faire ?" "mes élèves ne m'aiment pas".. La féminisation de la profession continue de progresser, un équilibre de sexes se rompt. Les nouvelles générations de profs ne sont plus issues de la bourgeoisie moyenne, mais surtout de la petite bourgeoisie et de milieux modestes, pour lesquels l'enseignement n'est pas une disqualification. Leur culture générale et leur maîtrise professionnelle baissent visiblement : sur certains sites de profs, les fautes de français sont nombreuses ! Alors pourquoi ce métier ? "Pour le temps libre dans la semaine et les vacances" : réponse quasi unanime.

3) Les autorités politiques savent qu'un savoir scolaire solide est une des conditions pour qu'un pays continue de progresser, d'autant que le besoin en ouvriers et manoeuvres a fortement diminué du fait de la mécanisation, qui oblige d'ailleurs chacun à des adaptations techniques indispensables. Mais le pays s'appauvrit globalement, il ne peut transformer ses élèves en autant de cadres, et la course aux diplômes s'avère une sorte de soupape permettant à des générations de ne pas entrer trop vite sur le marché du travail ; elles constateront assez vite que leurs diplômes sont surévalués, et qu'avec une maîtrise en sociologie on peut au mieux devenir employé de poste... Car les élites de demain sont formées dans des circuits bien connus des élites et peu apparents : écoles d'excellence, cursus d'excellence, formations bien connues (classes préparatoires, grandes Ecoles..), inculcation très tôt en famille qu'il faut être "très bon" en classe, cours privés) et surtout, surtout, ce qu'on ne dit jamais : les réseaux de connaissances et d'amis qui permettent les stages indispensables et plus tard l'embauche dans de bonnes conditions, sachant que le parent aidé saura renvoyer l'ascenseur...

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Message par gaston21 le Sam 1 Mar 2014 - 18:50

mikael, je plussoie. Tout à fait d'accord.
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Message par mikael le Sam 1 Mar 2014 - 19:18

Ben oui, gaston, mais les remèdes.. c'est autre chose !
Quand je parlais avec des collègues de la semaine des élèves, ils étaient d'accord pour diminuer leurs heures ; "alors, toi, en Histoire, tu enlèves une demi-heure ?" — Tu es fou, je n'arrive même pas à finir le programme" ! Et tout à l'avenant. Car diminuer l'horaire d'une matière, c'est perdre soi-même en importance. Pourtant, c'est la première chose à faire, et convertir les heures dégagées en soutien d'élèves, car il n'est pas question d moins payer les profs.

Le point le plus délicat, c'est de pouvoir instaurer une ambiance entre profs et élèves qui soit acceptable, vivable ; en Allemagne, c'est beaucoup plus sympa ! Mais il est vrai que le cours est plus léger, on en demande moins aux élèves, ce n'est pas un cours magistral, plutôt une sorte de conversation... impensable chez nous ! En même temps, la culture générale d'un Allemand, c'est le tiers de celle d'un élève français de même niveau, il faut le savoir. J'ai parfois séjourné dans des familles d'ingénieurs allemands ; chez nous, avec un ingénieur, tu peux parler de tout ; là-bas, il y avait deux sujets : a) changer sa Mercedes ; b) acheter une nouvelle tondeuse ou pas... Eventuellement, parler de voyages...

J'ai enseigné en début de carrière dans des lycées fréquentés par des enfants de classes moyennes, pour qui le prof n'était pas un ennemi et qui voulait "s'en sortir" : que du bonheur ! mais cette époque est révolue, et je n'ai pas de solution pour aujourd'hui...


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